« Au milieu de vous se tient celui que vous ne connaissez pas ». Cette réponse du Baptiste renvoie, à une autre de ses paroles, par deux fois, plus loin dans l’Evangile : « Moi-même, je ne le connaissais pas ». Etonnant d’entendre ce propos dans la bouche du précurseur, qui tressaille dès le sein de sa mère en présence de celui qui est toute sa joie. Cette proximité des deux hommes, ne doit pas cacher une altérité radicale.
Il faut à Jean un signe venant d’en haut pour qu’il puisse reconnaître celui qu’il annonce dans le désert : Celui sur qui l’Esprit descend et demeure, celui qui baptise dans l’Esprit et non dans l’eau seulement. Celui-là demeure caché, inconnu, ne peut être reconnu que s’il est désigné par d’autres le Père, l’Esprit et Jean, il ne se montre pas lui-même.
Ainsi, Jean ne vit pas seulement un effacement, une désappropriation, un abaissement devant celui qu’il annonce, mais une ignorance : il ne le connaît pas au sens fort et biblique, il n’a pas l’expérience de ce qu’il annonce. Comme le dira si bien saint Augustin, il n’est que la voix, mais pas la Parole. Pourtant il ouvre une porte, il nomme l’Agneau, le Fils de Dieu. Sans cette désignation, Jésus ne serait pas reconnu. Il sera bien en effet l’Agneau, le Fils de Dieu, le Messie/Christ, mais autrement, sans plus passer par la logique de purification rituelle ou par les œuvres de justice, sans répondre aux attentes humaines. Les évangélistes n’ont pas caché la différence entre Jean et Jésus, différence qui a pu générer le doute de Jean dans sa prison : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? ».
Mais il y a plus, dans son retrait même, celui qui se dit l’ami de l’époux, dont il entend seulement la voix, celui qui n’a pas l’épouse, connaît une joie parfaite.
L’altérité dans nos relations fait toujours mal, elle coûte le don de soi à l’autre, mais c’est le seul chemin vers la joie ; cette joie là n’est pas facile, elle n’est pas divertissante.
A travers cette expérience déjà humaine, se prépare une autre expérience, celle de la foi : cette relation à celui que nous ne connaissons pas, mais qui ne peut être reconnu sans nous. Celui sur qui repose l’Esprit et le répand sans mesure. Mais l’Esprit souffle où il veut, sans que l’on sache ni d’où il vient, ni où il va : toujours plus loin, toujours à côté. Là où nous voulions le saisir, notre main se referme sur du vide ; mais c’est dans cette non saisie que l’on trouve la joie parfaite. A l’école de Jean qui n’est rien qu’une voix, nous avons tant à apprendre.